© Mikha Wajnrych
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Cie Mossoux-Bonté

Quand la vie surgit de la toile • entretien avec Jean-Marie Wynants


En 1990, la compagnie Mossoux-Bonté crée un spectacle inspiré par un peintre encore mal connu : Les dernières hallucinations de Lucas Cranach l'Ancien. Elle y revient aujourd'hui dans le cadre de la magnifique exposition qui se termine le 23 janvier [2011] au Palais des Beaux-Arts. Patrick Bonté évoque cette aventure.

 

Jean-Marie Wynants - D'où est venue l'idée d'un spectacle autour de Cranach ?

Patrick Bonté - C'est un peu un hasard. En 1988, en tournée à Londres, Nicole et moi sommes tombés en arrêt devant un petit portrait d'une princesse peinte par Cranach. Elle avait l'air d'une sainte autant que d'une assassine. Il y avait une ambiguïté incroyable dans sa pose, le regard, cette façon d'être là et pas du tout là…

Tout un espace assez théâtral, étrange. Il y avait donc matière à exploration. À partir de là est née l'envie d'imaginer la vie du personnage avant qu'il soit fixé sur la toile. Et son destin par la suite. Surtout pas de jouer la reconstitution ou la re-création d'une image mais, au contraire de voir quelle action, quelle figure on peut créer qui donne lieu à une image d'aujourd'hui mais inspirée par Cranach.

 

JMW - Quels sont les thèmes qui vous ont inspirés ?

PB - On a travaillé sur tout ce qui concerne le portrait. Comment faire vivre ces personnages à partir de leur regard, de leur pose ? Puis il y a tout ce qui concerne les Eve, les nus. Il a, d'une certaine manière, inventé l'érotisme avec ces voiles transparents qui disent : vous ne pouvez pas voir ce que je cache mais comme c'est transparent, c'est là que vous devez regarder. Et puis il y a tout ce qui concerne les images de violence, les meurtres, les exécutions, les suicides. Les lames sont souvent sorties… Sans oublier les scènes qui se concentrent sur le trouble de l'intime…

 

JMW - Le spectacle s'est construit avec peu d'objet…

PB - Oui et tous sont symboliques. Une pomme pour Adam et Eve. Le poisson qui symbolise un peu la chrétienté. Et l'épée pour la violence.

 

JMW - Les références à Cranach surgissent aussi dans des détails…

PB - Oui, il y a notamment ce mur percé de fenêtres qui s'est imposé comme moyen de focaliser et de séparer les images. On a aussi travaillé sur la notion de trompe-l'œil car Cranach ne cesse d'instiller le trouble. Et puis le clair-obscur, le caché, la partie montrée du corps. Mais ce n'est pas le plus important. Il faut que ces personnages soient traversés par une vie propre. Ce sont des êtres bloqués dans le temps pendant cinq siècles et à qui, tout à coup, la vie est rendue. Ils se réveillent avec une mémoire confuse de leur expérience passée. Ils essaient de se souvenir de ce qu'ils ont peut-être été. On leur a construit une vie intérieure assez complexe pour que, même dans l'immobilité, ce soit habité. Sinon c'est une reproduction d'images sans intérêt.

 

JMW - On a l'impression que Cranach lui-même fantasmait la vie de ses personnages…

PB - Je crois qu'il avait des obsessions assez claires. Il y a un visage typique de femme chez lui, surtout un regard et une pose de tête qu'on ne trouve que chez lui. Était-il conscient de son étrangeté par rapport aux autres ? Je ne sais pas. Mais il était conscient de la façon dont il met les personnages en scène par le regard. Lucrèce par exemple. Dans l'exposition, on compare son tableau avec un peintre italien. Chez ce dernier, elle se pâme quasiment dans son action. Chez Cranach, le regard change tout. Elle a son poignard sur le ventre et en même temps, elle nous regarde. Pour nous interroger, chercher une relation avec le spectateur. On trouve là toute la question contemporaine du rapport entre sujet et spectateur.

 

JMW - Comment vivez-vous cette reprise aux côtés des toiles qui vous ont inspirés ?

PB - On en rêvait depuis des années. J'ai revu l'exposition il y a trois semaines. C'est très étrange. C'est comme si on rentrait dans la maison de quelqu'un avec qui on a vécu pendant 20 ans.

 

Jean-Marie Wynants, Le Soir / janvier 2011