© Mikha Wajnrych
© Mikha Wajnrych
Cie Mossoux-Bonté

Presse

Vice Versa - La(r)me lumineuse

Vice Versa, la pièce courte de danse de Nicole Mossoux accompagnée par Patrick Bonté, s’impose comme l’une des œuvres les plus marquantes du Brigittines International Festival 2015. Son minimalisme, sa douceur semble être la plus grande des audaces dans notre période de barbarie totale. Ainsi va sa beauté.

S’il y a le goût de la beauté chez Mossoux-Bonté, il y a une esthétique de la beauté, aussi. La beauté comme fenêtre sur le réel et non comme un écran à la réalité du monde et à ses cruautés. (...) Vice Versa constitue sans doute le plus beau de leur avertissement esthétique et de leur engagement critique vis-à-vis de la violence faite "homme" égaré, ici, par la jalousie meurtrière, sur la bande son/complainte médiévale Les Anneaux de Marianson interprétée par Michel Faubert. Les racines de Vice Versa sont si profondes qu’elles atteignent l’inconscient immanquablement et ouvrent sur des dimensions plurielles.

Comment aimer, désirer l’autre sans l’enfermer et l’ensevelir sous les troubles névrotiques jusqu’à le "tuer" ? Vice Versa est la matrice inépuisable terriblement et cruellement sexuée. Deux femmes mossoux-bontéennes "cousues ensemble" rencontrent et dansent toutes les femmes malmenées pour lentement s’élever du plateau et livrer une vision synoptique. Leur existence est lancinante comme le roulement de leur bassin sur le plateau, lascif et répété, avançant le long d’un même couloir éclairé ou trait lumineux dans le trou noir, ne cessant de dilater l’espace en cercles concentriques… une grâce légère (jamais vindicative ou dogmatique) comme une réfraction lointaine. Nous en faisons l’expérience pure et intime sans tambours ni trompettes comme si la douceur remise au premier plan dans Vice Versa était peut-être le geste le plus terrestre et le plus aérien (subversif ?) dans notre période de crise totale.

Les gestes des danseuses Frauke Mariën et Shantala Pèpe, interprètes fétiches de Nicole Mossoux et de Patrick Bonté, sont ciselés, pénétrants. Au-delà de leur mécanique, ils créent un ébranlement qui, peu à peu, nous saisit. Les interrogations suscitées sont plus vastes et plus troublantes que la seule question de la violence domestique. Elles nous saisissent soudain par l’ampleur du gouffre qu’elles ouvrent sous nos pieds : LA VIOLENCE, celle du monde, historique, économique, politique, ontologique… le détachement progressif de l’homme vis-à-vis de l’humanisme qui rend de plus en plus difficile sa relation au vivant, et le rend de plus en plus barbare, aujourd’hui.

Dans le dernier plan, les deux femmes décollées se débattent, entre éblouissement et déchirure. Leurs gestes profondément inquiets et suspendus fendent l’espace brutalement sur le fondu musical, clubbé et délicat, de Thomas Turine, comme un coup de grâce. Une manière peut-être de donner à Vice Versa une touche absolue moins dramatique. Dépasser le visible, croire que l’homme est un humanisme et que l’avenir charrie un véritable idéal, encore. Être tendu vers la possibilité ou du moins s’en rapprocher.

Sylvia Botella, RTBF.be / Août 2015

 

(...)Voilà deux âmes-sœur, ou bien le dédoublement d’une même âme. Troublant motif que cette fêlure qui ne cesse de traverser l’œuvre de Mossoux-Bonté, à commencer par le célèbre Twin Houses et poursuivi, entre autres, dans Kefar Nahum et Les Buveuses de Café.
Mais là où habituellement, le face à face entre deux parties d’une conscience permet de regarder en direction des abîmes qu’il nous plaît de cacher, il ne s’agit ici pas de clivage mais de fusion. L’abîme est déjà là, dans le texte.

Au bout des trois jours et trois nuits,
Sur son cheval il remontit.
N’alloit pas comme homme de sens
Il allait comme poudre et vent.

La chorégraphie de Nicole Mossoux a quelque chose d’hypnotisant. Répétitive comme le rythme de la ballade, fusion de la douleur et de sa consolation, elle inclut la poésie autant que la folie déclenchée par la violence des hommes. Elle incarne le bercement de l’enfant comme le galop du cheval.

« O, Dieu te gart ! franc chevalier ;
Quels nouvelles m’as apporté ? »
― « Ta femme est accouché’ d’un fils,
De moi el a fait son ami. »

A cheval, on s’envole. Le galop est l’équivalent champêtre de la légèreté scénique et romantique de la ballerine. Mais le galop de Renaud, convaincu d’avoir été trompé par Marianson, est une chevauchée vers l’enfer, tout comme la sanglante trainée de la femme, injustement soupçonnée, puis accrochée à la queue du cheval.

Il prent l’enfant par le maillot,
Le jette contre le careau.
Prent sa femme par les cheveus,
À la queu’ du cheval la neu’.

A ces images telluriques et mortifères, Nicole Mossoux et Patrick Bonté opposent la complicité de Frauke Mariën et Shantala Pèpe dans leur unisson lancinant, l’innocence de Marianson, son envol après la mort, son désir d’harmonie et de bonheur.

Grâce au dédoublement de Marianson, Vice Versa propose un point de vue féminin qui dépasse celui de la seule intéressée. A dos de cheval imaginaire, l’envol fusionnel de la double Marianson incarne l’inverse des énergies destructrices chez Renaud et son sinistre rival, duo absent de la scène (heureusement) et pourtant si présent.

Ni accusation, ni victimisation. La complainte se suffit à elle seule, et le pas de deux résume la réaction de Marianson : « Oui, ma mort lui est pardonné’ / Mais non celle du nouveau-né ! » Vice Versa danse le désir d’un amour sans violences, l’espérance d’une autre manière d’habiter le monde, la revendication du droit à l’abandon et à l’intimité, à la sensualité et la fragilité, le droit de rêver sans faire de cauchemars.

Thomas Hahn, Danser Canal Historique / Septembre 2016

 

Frauke Mariën et Shantala Pèpe, deux des interprètes fidèles de la compagnie, ondulent en parallèle dans cette traversée lancinante. Avec ses avancées imperceptibles, ses reculs imprévus, ses ruptures soudaines, ce jeu de profondeur, du fond du plateau à l’avant-scène, déteint sur le propos : résister par la douceur aux douleurs qui régissent le monde. En moins de 20 minutes, nous voilà emportés dans ce merveilleux et tragique paradoxe, où la beauté inclut le pire, pour mieux le transcender.

Marie Baudet, La Libre / Octobre 2018

 

Duo pour deux danseuses, il s’agit d’une danse presque rituelle, hypnotisante, où le balancement des hanches de Frauke Mariën et de Shantala Pèpe se fait au son de Les anneaux de Marianson, chanson aux accents médiévaux mise en paroles par le conteur québécois Michel Faubert, et mise en musique par Jérôme Minière qui y ajoute un accompagnement de choeurs sourds et de sons électro. L’alliance du tout donne un résultat fascinant, la musique lancinante donne un tempo grave à la danse, et les paroles âpres donnent lieu à des ruptures brutales dans la chorégraphie. Les déplacements, d’abord contraints à fond de scène, se déploient progressivement dans un couloir de lumière qui amène les danseuses jusqu’aux premiers rangs du public. Beau et presque oppressant.

Mathieu Dochtermann, TouteLaCulture.com / Octobre 2018

 

Concernant la naissance du projet :

L’idée vient d’une chanson du québécois Michel Faubert, « Les Anneaux de Marianson », reprise d’une chanson médiévale normande anonyme du XVe siècle. Il y a au Québec une certaine propension à emprunter la culture traditionnelle francophone-européenne dont ils sont imprégnés. J’ai été touchée par l’histoire tragique de la chanson, vrai réquisitoire pour la place des femmes dans le monde. Elle dénonce une jalousie masculine complètement déplacée et un soupçon d’adultère qui finit très mal. Un accompagnement musical très contemporain, aux sonorités électroniques tourne en boucle derrière la voix de Michel Faubert. J’ai eu envie de plonger dans cette partition.
La compagnie a fait appel aux danseuses belges Frauke Mariën et Shantala Pèpe avec qui nous travaillons depuis longtemps et dont nous sommes très proches. L’idée était d’introduire du corps dans les mots et de figurer les images de la chanson sans pour autant l’illustrer. Vice Versa parle en quelque sorte de l’intimité entre deux femmes et de ces sociétés de femmes – dans les pays du Maghreb par exemple – qui se rassemblent et se rassurent. Loin du monde des Hommes – avec un grand H – et de la violence du monde, le corps se libère et s’exprime. Vice Versa n’est pas non plus un réquisitoire féministe, mais ce sont tout de même des femmes qui l’interprètent (rires ...).

Concernant la réception de la pièce:

Le mouvement lancinant de Vice Versa transporte les gens, mais il y a une chose très étrange, car au final, le public n’écoute pas vraiment le texte de la chanson. Ça n’a jamais gêné personne puisque c’est de l’ancien français et certains mots n’existent plus. L’histoire n’est qu’en arrière-plan et devient un support pour les danseuses et les spectateurs pour plonger dans un univers plus sensuel, la connivence de ces femmes plus que focalisée par le tragique de l’histoire. Si vous avez l’occasion de lire le texte intégral, vous vous rendrez compte à quel point l’histoire est horrible. Ce n’était pas rigolo à l’époque, mais en même temps cela rappelle des faits d’aujourd’hui…

Propos de Nicole Mossoux recueillis par Emmanuelle Volage, Unidivers / Janvier 2019

 

Une danse féminine envoûtante face à la violence

Il y a d’abord ces deux femmes, tout au fond de la scène, qui ondulent légèrement sous une lumière incertaine. Deux regards tendus vers la salle, deux corps qui se meuvent lentement dans un mouvement sinueux qui devient rapidement hypnotique.

On remarque ensuite la chanson aux allures de ritournelle ancienne où la répétition, comme dans la danse, permet d’avancer pas à pas dans une histoire sombre et tragique. Cette chanson, Les anneaux de Marianson, due à la plume d’une anonyme du XVe siècle, est interprétée par Michel Faubert dans une orchestration de Jérôme Minière et accompagne de bout en bout l’évolution des deux jeunes femmes. Tantôt, le texte racontant la vengeance atroce et stupide d’un mari se croyant trompé se reflète dans les gestes, tantôt ceux-ci s’éloignent du récit comme si les interprètes laissaient derrière elles l’aveuglement de l’homme pour permettre à l’épouse assassinée de trouver enfin la paix et la liberté.

Frauke Mariën et Shantala Pèpe sont fascinantes dans cette lente progression vers l’avant du plateau qui les voit prendre chacune leur envol, s’affranchir de l’autre, pour mieux se retrouver et faire front jusqu’à l’ultime seconde (...).

Entre drame et enchantement

Loin de tomber dans l’illustration du récit, la chorégraphie vit sa propre vie, se déploie, se resserre, se libère à nouveau dans un mouvement perpétuel qui parvient, tout en s’en éloignant, à faire écho au drame chanté et à lui donner une réponse visuelle où la détermination des deux femmes met en lumière l’absurdité de la violence masculine. La salle a ensuite besoin d’un temps de silence absolu avant de s’extraire de cet étrange enchantement et d’applaudir chaleureusement les deux interprètes.

Jean-Marie Wynants, Le Soir / Novembre 2019