© Mikha Wajnrych
© Mikha Wajnrych
Cie Mossoux-Bonté

Presse

Les témoins insondables

Ils ne sont ni anges, ni démons. Ils sont des traces fantomatiques et éternelles qui sortent épisodiquement de l’obscurité pour observer l’humanité incomplète et mortelle. Ils ne sont attachés à aucune contrainte, à aucun rituel terrestre. Ils sont d’une étrangeté libre faisant le lien entre le monde et le néant. La nouvelle création de Patrick Bonté et Nicole Mossoux dépasse profusément les frontières de la danse contemporaine pour rejoindre les lignes troubles et multiples de la performance. Tout y est insolite, captivant et résolument noir. Les Arrière-Mondes est une danse macabre et fascinante, d’une incontestable beauté enténébrée.

L’au-delà

Le travail de la compagnie Mossoux-Bonté a toujours résidé sur la lisière mince qui sépare la danse, du théâtre et de la performance. Cette fois, la frontière est dépassée comme une continuité logique, effilée d’œuvre en œuvre. Une continuité qui avance de plus en plus vers des mondes inconnus, ouvrant des voies nouvelles. Enigmatique, cette mise en scène laisse aux spectateurs la liberté d’interpréter entièrement le spectacle selon leurs ressentis. Cette nouvelle création, d’aucuns la comprendront comme une poésie funeste, d’autres comme une ode mystique ou métaphysique à des instances supérieures à l’homme. Toujours est-il qu’une fois encore, la compagnie crée un langage propre à son propos, résolument contemporain. Déroutant.

La plastique, le bruit et la stupeur

Présidant d’entrée l’atmosphère âpre, la composition sonore de Thomas Turine est construite de sursauts, de bruits fracturés, sur un long grésillement bouclé de vieux vinyles. Les spectres maigres apparaissent au bout de leurs couloirs, tous cloisonnés, aux contacts impossibles. Les corps sont transpercés de mouvements brisés, d’actions où se mélangent le chaos, la répétition et les fluidités sensuelles déconcertantes. On tressaille plusieurs fois, de surprise, d’effroi, d’hypnose. Les superbes costumes de Jackye Fauconnier sont propices aux métamorphoses des personnages tout en soulignant toujours la sècheresse de leurs muscles. Leur nudité n’est jamais loin. Les coiffes improbables semblent sortir de temps oubliés, baroques, médiévaux et modernes à la fois. On découvre toute l’iconographie d’êtres qui n’existent que dans les interstices entre le temps, l’espace et notre imagination conquise. On entend Eraserhead. On pense au Pape de Francis Bacon, à Nightbreed de Cliver Barker ou à Pinhead dans Hellraiser.

Contraintes et tensions

En avril 2020, à l’heure des répétitions, alors que la pandémie obligeait au respect des règles sanitaires, Patrick Bonté et Nicole Mossoux ont décidé de changer le dispositif scénique pour mettre les danseurs à distances. L’enjeu est devenu autre et le plateau découpé différemment. La contrainte des interactions impossibles a obligé le spectacle à une représentation basée sur des codes stricts. Ce nouveau carcan contraignant les a poussés à trouver des solutions, à changer le langage des corps devenus solitaires. Une recherche impérieuse menée sans demi-mesure, sans ménagement. Il en résulte un spectacle radical où la tension est palpable de la première à la dernière seconde.

Les Arrière-Mondes est une création déconcertante et sans compromis qui nous emmène dans des lieux inconnus pour nous renvoyer directement à nos ressentis. L’expérience ressemble à un voyage dans un monde hors du temps, fantastique et macabre, qui suscite une fascination constante du spectateur. Impossible de détourner le regard tant cette beauté étrange nous happe, nous hypnotise, tout en laissant filer sur l’échine un fin filet d’effroi ou de stupeur. L’œuvre est magistrale.

Jean-Jacques Goffinon, Point Culture / juin 2021

 

Aux confins des “Arrière-Mondes”, ballet parallèle de figures désaxées

(…) Les Arrière-Mondes, c’est l’histoire d’une réflexion sur l’inconstance des êtres, la continuité de leurs doutes et leurs tourments, l’éternel retour ; c’est l’histoire aussi d’une rupture imposée, d’une vertigineuse et implacable incertitude, d’une adaptation consentie, et non moins radicale pour autant1 (...). Tandis que l’espace sonore s’emplit d’un grésillement hanté de murmures, six figures émergent des profondeurs. Leurs chemins parallèles – six couloirs voilés de noir, dans une scénographie signée Simon Siegmann – vont tour à tour les révéler et les engloutir, dans un va-et-vient qui les arrache au passé pour les propulser au-devant du monde contemporain, et retour (…).

De rectilignes, ces trajectoires iront vers l’à-coup, la sinuosité, s’imbibent d’imprévu. Avec leur visage prolongé d’un front haut et leurs chevelures aux géométries improbables, les personnages, contraints d’agir sans se voir, cependant se cherchent, pistant l’autre en soi dans une quête obstinée, caverneuse. Par-delà le genre et les traits floutés, des identités s’esquissent, s’affirment, aussi fugaces qu’intenses. Des angles inattendus brisent la ligne droite. Les corps se désaxent, dédoublent, démembrent. Leurs présences deviennent les spectres autant que les vestales d’un cauchemar arrimé au réel. Car c’est bien lui qui a forgé les détournements et décalages de cette création. Et à travers lui, si chahuté, qu’on déchiffre l’énigme des Arrière-Mondes. Sous les costumes de Jackye Fauconnier, derrière les masques, les coiffes et les maquillages créés par Rebecca Florès-Martinez, six interprètes (dont quatre collaborent pour la première fois avec la compagnie) habitent puissamment, étrangement ce ballet singulier : Dorian Chavez, Taylor Lecocq, Colline Libon, Lenka Luptakova, Frauke Mariën et Shantala Pèpe. La musique originale de Thomas Turine gaine le tout de textures, rythmes et litanies qui rejoignent cet ingrédient premier, évanescent et impérieux : le temps. Portant dans son sillage la tentative et le trouble.

1 Adaptation aux mesures sanitaires en place au début de la pandémie de coronavirus.

Marie Baudet, La Libre / Juin 2021

 

Danse des ténèbres 

(…) C'est de profondes ténèbres qu'ils apparaissent, chacun évoluant dans son périmètre oblong, les visages d'abord dans l'ombre, et dévoilant progressivement des figures grotesques, comme sorties du Portement de Croix attribué à Jérôme Bosch ou des portraits de Quentin Metsys. Au fil des incessants allers-retours, ils se défont de leurs atours pour revenir, toutes et tous, chauves et vêtus d'une nuisette d'un blanc sale. Ce n'est plus la Renaissance qui est alors convoquée, mais les fantômes plus récents de malades enfermés en psychiatrie. Et les arrière-mondes du titre quittent leur signification d'au-delà ou de monde parallèle pour devenir intérieurs, suggérant notre part de folie en sommeil.

Le thème du double, récurrent chez le duo, est ici bien présent, à travers l'utilisation de masques et d'illusions troublantes (ces deux femmes dont on sait pertinemment qu'elles sont deux et qui pourtant deviennent une, arachnéenne). Et des jumeaux en culotte courte de faire écho aux effrayantes jumelles des couloirs de l'hôtel Overlook dans le Shining de Kubrick. Encore la folie qui rôde...

Inquiétantes et sensuelles, les six créatures ni hommes ni femmes se rejoignent dans un final bien calé et envoûtant (…) avant l'éclair ultime.

Estelle SpotoFocus Vif / juin 2021

 

« Les Arrière-Mondes » ou les fantômes de l’humanité 

En intégrant à sa nouvelle création, une contrainte née de la pandémie, la compagnie Mossoux-Bonté livre un spectacle fascinant et plus intemporel que jamais.

Ils apparaissent lentement, sans un bruit, comme échappés d’une nuit sans fin : six personnages en quête de leur histoire, six silhouettes dont on ne distingue d’abord que les contours mouvants, un peu flous. Ils bougent à peine, frémissent, titubent parfois, esquissent un mouvement, le retiennent, le laissent échapper à nouveau... En l’espace de quelques minutes à peine, la nouvelle création de Nicole Mossoux et Patrick Bonté happe le spectateur, l’entraîne dans un univers étrange, mystérieux, où les six personnages qui nous font face ne semblent pas avoir vraiment de visage, de personnalité définie. Ils s’agitent vainement, donnent parfois l’impression d’être eux-mêmes étonnés de leur présence, à la fois visibles et insaisissables, comme des spectres qui disparaîtraient d’un coup s’il nous venait la fantaisie de tendre la main pour tenter de les toucher.

Pourtant, petit à petit, ces êtres indéfinissables, presque interchangeables, commencent à se démarquer les uns des autres. Chacun trouve sa couleur, sa gestuelle, ses souvenirs enfouis qui rejaillissent de la nuit des temps. Comme souvent chez Mossoux-Bonté, ces Arrière-Mondes mêlent le fantastique et le quotidien, le tragique et le grotesque, l’humour et l’effroi, la poésie et le trivial (…).

Faisant des contraintes du moment un élément central du spectacle, ces Arrière-Mondes nous convient à un voyage à travers le temps et la condition humaine qui, plus que jamais, éveille en nous d’innombrables questions sur l’ici et maintenant.

Jean-Marie WynantsLe Soir / juin 2021